Par : Sileye BA

Après avoir croisé le fer pendant longtemps en Mauritanie, les migrants connaissent un peu de répit. Par rapport au début de l’année 2016, les contrôles des titres de séjour se sont considérablement diminués.
Selon une source policière, le nouvel patron de la Direction de la sureté territoriale (DST), El Ghacem Ould Sidi Mohamed a ordonné « la suspension jusqu’à nouvel ordre de l’implication de la police nationale dans les rondes de contrôles d’identités des étrangers à Nouakchott ».
En effet, la découverte d’un scandale de corruption dans un centre de rétention des étrangers est à l’origine de l’éloignement de la police. Tous les véhicules de la police destinés aux patrouilles de contrôles sont immobilisés dans les locaux de la Direction Générale de la Sureté Nationale (DGSN).
Dès sa prise de fonction, le commissaire principal a diligenté une enquête de corruption impliquant deux hauts fonctionnaires de la police. Un autre réseau de trafic d’influence est en cours de démantèlement. « Après une longue enquête de la DGSN, on a découvert une affaire de corruption et des contrôles à domicile des migrants non-autorisés » commente-t-on à l’Association Mauritanienne des Droits de l’Homme (AMDH).
Quelques jours après la découverte de cette affaire, un vaste mouvement d’affectations des commissaires et inspecteurs de police a été effectué par la DGSN. Mohamed Denna Ould Essyssah, ancien Directeur de la Surveillance du Territoire a été muté comme conseiller à DGSN et El Ghacem Ould Sidi Mohamed promu à la tête de la DST.
DONNE DE L’ARGENT ET PRENDS TES SOUDANAIS
Tout est partie lorsque lors d’un contrôle d’identité, des éléments de la police font des rafles de plus d’une centaine de migrants soudanais, travaillant dans l’extraction de l’or pour le compte d’un homme d’affaires mauritanien. Sans titre de séjour, ils sont conduits au commissariat de Baghdâd, par ailleurs un centre de rétention des migrants dans une procédure de reconduite à la frontière.
Pour obtenir leur libération, l’homme d’affaires tente de négocier en vain avec quelques limiers de la ville. C’est par le biais des services d’un guide touriste, actuellement en fuite, que les migrants soudanais seraient libérés. Approché par la communauté soudanaise à Nouakchott, le guide a activé ses réseaux et effectué des contacts avec deux hauts fonctionnaires de la brigade de Baghdâd. A la DST, on rapporte qu’en échange de leur libération, il leur aura remis à deux hauts gradés une enveloppe dont on ignore encore la somme exacte.
Une dizaine de Soudanais sont actuellement en détention au commissariat sans aucun contact avec le monde extérieur. Ils occupent deux minuscules cellules et un couloir de l’aile désaffectée du commissariat. Le bâtiment est dans un état de décrépitude totale. En absence des toilettes dignes de ce nom, les migrants qui croupissent dans ce commissariat font leurs besoins naturels dans des bouteilles. L’insalubrité et le manque d’hygiène font des lieux un gîte pour les moustiques et les cafards. Les autorités mauritaniennes avaient sollicité un financement à l’Organisation internationale de la Migration (OIM) pour réfectionner l’aile qui abrite les migrants. Le projet fut abandonné dès lors que les responsables de l’OIM-Mauritanie ont souhaité une visite les lieux. Aucune organisation humanitaire n’y a accès.
Daouda Sarr, représentant de l’AMDH à Rosso, ville frontalière avec le Sénégal, confirme que « depuis quelques semaines rares sont les migrants conduits à la frontière sénégalaise ».
Et pourtant sur le terrain, la Gendarmerie Nationale et le Groupement Général de Sécurité des Routes (GGSR) continuent leurs patrouilles au niveau du quai des pêcheurs de Nouakchott. Les migrants sont descendus des véhicules de transports pour le contrôle d’identité. Les migrants sans titre de séjour ne sont déposés au commissariat de Baghdâd qu’après une décharge « d’un procès-verbal d’arrestation et de dépôt » assure-t-on à la DST.
LES MIGRANTS ENTHOUSIASMES MAIS PAS TROP !
Trouvé sur son lieu de travail, Boubakar, un migrant malien, s’enthousiasme : « L’absence des contrôles identités tous azimuts nous arrange. C’est bien que cette situation perdure. Cela nous permet d’être stables dans nos emplois. Sinon, les contrôles nous mettent dans état de nervosité et de culpabilité. Et vous n’êtes pas sans être au courant de notre compatriote qui est décédé dans une course-poursuite avec des gendarmes ».
Boubaker fait allusion au migrant malien du nom de Mody Boubou Coulibaly âgé d’une vingtaine qui est décédé le 9 mai dernier à l’hôpital national au terme d’une course poursuite avec des gendarmes. Atteint gravement au niveau des hanches dans une chute mortelle dans son lieu de travail, Coulibaly rendra l’âme quelques minutes après son évacuation.
Au niveau de la plage des pêcheurs, la crainte des contrôles s’est estompée. Les travailleurs migrants sont confrontés tous les soirs à des contrôles d’identités. « Pour rentrer le soir à leur domicile, il faut contourner les véhicules de la gendarmerie », lance Abdoulaye. « Souvent même, ils nous poursuivaient avec leur pick-up et on vit avec la peur au ventre », poursuit-il.
Un journaliste correspondant de presse étrangère et spécialiste des questions migratoires assure que « les migrants sont enthousiasmes de constater l’arrêt des rafles et des reconductions aux frontières mais pourvu que cela dure. Loin pour nous de penser que cela signifie arrêt de délivrance des titres de séjour, les migrants souhaitent quand même voir les autorités mauritaniennes alléger les conditionnalités imposées pour l’obtention de la carte de séjour ».
Ces propos sonnent comme un rappel de l’Article 16 de la Convention internationale sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants, ratifiée par la Mauritanie, qui stipule que « les travailleurs migrants et les membres de leur famille ont droit à la protection effective de l’Etat contre la violence, les dommages corporels, les menaces et intimidations, que ce soit de la part de fonctionnaires ou de particuliers, de groupes ou d’institutions. »
En matière d’accords multilatéraux engageant la Mauritanie, il convient de citer le traité de l’Union du Maghreb arabe (1989) qui établit la libre circulation des personnes, services, marchandises et capitaux, suivi de plusieurs conventions et accords signés mais pas en matière de protection des migrants.
Et pourtant, le journaliste s’alarme, « il semblerait que la traque est dirigée plus particulièrement vers les subsahariens qui sont victimes de rafles parfois au faciès, ou tout simplement leurs droits sont bafoués lors des opérations de contrôle et les migrants raflés sont détenus dans des conditions dégradantes au centre de Bagdad. C’est cela le mal. Sinon, tous doivent respecter cette loi en matière d’immigration ».
ENTREPRISES ET L’ETAT : UN DEAL CONCLU EN CATIMINI ?
Mieux structurées qu’auparavant, les entreprises de BTP utilisent une nouvelle stratégie qui consiste à organiser des ramassages collectifs des travailleurs migrants. Leurs véhicules de service stationnent au niveau des carrefours aux horaires de pointe et de descente. Par ailleurs, les migrants se plaignent du durcissement des conditions d’obtention des titres de séjour. Une rumeur selon laquelle les autorités mauritaniennes ne délivrent plus des cartes de résidents aux étrangers s’était largement répandu chez les migrants.
« Faux », rétorque-t-on au centre d’enregistrement des étrangers de Tevragh-Zeina. « La procédure a toujours été la même », assène un agent derrière son ordinateur. Pour l’obtention d’un titre de séjour, « le demandeur doit impérativement justifier le motif de son séjour en Mauritanie, fournir un certificat de résidence, un casier judiciaire, un certificat médical et la carte d’identité ou le passeport de son pays d’origine » ajoute-t-il en nous tendant un document officiel. Réunir tous ces documents demeure ainsi plus le sérieux problème qui se pose actuellement aux migrants dans un pays où tout se monnaye.
Comme le rappelle le spécialiste des questions migratoires : « Actuellement, pour réunir les papiers pour le dépôt ou le renouvellement, c’est tout un parcours du combattant. Certains las des va-et-vient sont résolus d’abandonner la procédure et s’exposer au contrôle policier ».
En 2015, la Mauritanie a expulsé près de 59% des ressortissants sénégalais contre 1% de migrants tunisiens. Ainsi pour le sociologue Ousmane Wague, « la liberté de circulation des migrants peut être restreinte par des règlements administratifs mal dosés et parfois laconiquement appliqués ».
Dans un rapport issu d’une rencontre internationale sur la liberté de circulation, organisée au mois de septembre à Nouakchott par l’AMDH, les défenseurs des droits des migrants demandent à l’Etat Mauritanien d’alléger les conditions d’obtention de la carte de séjour. Et dans son intervention d’ouverture de cette rencontre, l’avocate Maitre Fatimata Mbaye a déclaré que « cette politique de durcissement justifie que la Mauritanie est devenue un gendarme pour l’Union Européenne, son partenaire financier ».
Depuis la signature du Sommet de la Valette en novembre 2015, le pays a renforcé ses capacités de gestion de la migration en installant des matériels sophistiques aux postes de contrôles frontaliers. Espérons que le dénouement du scandale de corruption fléchira sur l’attitude des autorités mauritaniennes afin de permettre aux migrants de vivre dans des conditions dignes conformément aux conditions internationales.
Cet article est initialement sur le site de Radio Mauritanie Internationale (RMI.INFO) en 2016. Il a été réalisé à la suite d’une formation avancée sur les connaissances juridiques et éthiques permettant d’assurer une meilleure couverture médiatique des droits humains. La production fait partie d’un lot de 20 reportages, qui ambitionnent de stimuler davantage le débat public sur les droits humains en Mauritanie.
FMJDH